Dire toutes nos vérités avec Louise Morel #92
19 MARS 2026 • NOUVELLE LUNE
Je continue à partager, à la nouvelle lune, des voix et des voies qui me touchent. Aujourd’hui ce sera Louise Morel, qui vient de publier son nouveau roman très virginal, Je dis la vérité aux éditions Hors d’Atteinte, avec quelques extraits pour vous donner envie.
Dans un climat politique effrayant, alors que les contre-vérités (d’après moi pires que les mensonges) déferlent dans les médias et que le monde est en train de basculer soit dans la guerre, soit dans la fascisme, je lis des livres et j’en écris. Bien sûr, je vote aussi, je soutiens les médias et les causes qui me tiennent à cœur, je fais du taïchi, je marche dans la campagne, je cuisine et je me fais des tresses maintenant que mes cheveux ont poussé. Bref, je suis comme vous la plupart du temps : vivante.
Et comme vous, il me reste le pouvoir d’imaginer d’autres réalités. Vous trouvez peut-être ça idéaliste ou irréaliste, ou les deux. Je m’en fous. J’ai 64 ans, je dis ce que je veux. J’attendais ce moment depuis longtemps d’ailleurs, à cause de la chanson des Beatles When I am 64, écrite par Mc Cartney quand il avait à peine 16 ans… et moi -5 ans. J’aime bien cette idée d’avoir existé en moins quelque chose, comme tout ce qui s’est passé avant Jésus dont on ne sait même pas s’il a vraiment vécu.
Je me souviens d’avoir écouté When I am 64 des centaines de fois. Quand le disque est finalement sorti en 1966, j’avais 4 ans. Oui, je me souviens des Beatles, des électrophones, des pointes en diamant sur les sillons des disques vinyles. Je me souviens des téléphones en bakélite noir, des voitures sans ceinture de sécurité et des télévisions noir et blanc avec une seule chaîne. Le mot chaîne, déjà, est-ce que ça n’aurait pas dû nous alerter ?
Je ne sais pas pourquoi, ça m’apparaissait comme une sorte de Graal, 64 ans, et je suis surprise d’y être arrivée. J’avais trois rêves quand j’étais enfant : voyager dans le temps, pouvoir comprendre le langage des animaux non humains et rencontrer des extraterrestres. Aucun ne s’est réalisé, mais d’autres sont advenus, et je suis prête à me laisser encore surprendre.
La vérité, c’est que j’ai passé le 12 mars une journée délicieuse malgré tout ce qui ne va pas dans le monde. J’ai appris un nouveau tao à mon cours de Qi Gong, j’ai marché dans la campagne, j’ai reçu plein de messages et j’ai fini un chapitre avant d’aller écouter Nicolas Martin qui passait à la Maison des littératures à voix haute pour un moment captivant et drôle, suivi d’un dîner chaleureux.
Ce n’était pas prévu mais j’ai aussi reçu ce jour-là en cadeau le roman de Louise Morel : Je dis la vérité, dont je vais vous parler dans cette lettre. Au même moment sortait un autre livre, de Pauline Klein : Pourquoi je mens (si vous ne connaissez pas son Substack, courez-y, c’est désopilant, surtout ce texte complètement dingue). Je ne l’ai pas encore lu mais j’ai bien l’intention de me rattraper rapidement. Je sais qu’à leur insu, ces deux livres aux titres réfléchissants se répondent. Mais je vais commencer par celui de Louise Morel.
Je ne surprendrai personne en disant que je suis branchée virginité, même si cette phrase peut sembler creepy. (Une personne qui m’est chère dit qu’elle est branchée “nazis”, tout en étant farouchement antifasciste, dont par comparaison je considère que je ne suis pas si creepy que ça). J’ai écrit un roman graphique sur le sujet illustré par ma complice Elléa Bird (on vient de faire paraître ensemble la suite qui s’intitule Chaudes ! La folle histoire de la ménopause), et je suis en train de faire des recherches sur les vierges et déesses noires, en vue de ma résidence à la Villa Formose sur les pistes des tigresses blanches et de la déesse Mazu (ou Matsu) qui commence le 15 avril à Taipei. Et il y a longtemps, j’ai écrit une nouvelle qu’on peut encore lire dans Nouvelles Lunes, où il est aussi question d’une grossesse à la virginité tardive : La Faiseuse d’ange.
La sortie imminente du livre de Louise Morel Je dis la vérité avait donc tout pour attirer mon attention. Je viens de le terminer et je ne suis pas déçue, loin de là. La quatrième de couverture résume le pitch :
“Que se passerait-il si, aujourd’hui, une jeune femme déclarait être enceinte d’un enfant divin sans jamais avoir couché avec un homme ?” Entourée d’une ribambelle d’apôtres plus queers les uns que les autres et de Fidèles qui suivent assidûment sa chaîne, Marie vit dans la France de Christian-Emmanuel Macrusk, dit le Christ. Face au soupçon qui continue de peser sur la parole des femmes, à une intelligence artificielle tentaculaire et à une atmosphère politique autoritaire, la notion de vérité s’avère aussi fragile que nécessaire.”
Louise Morel a déjà publié en 2022 chez Hors d’Atteinte Ressource humaine et Comment devenir lesbienne en 10 étapes. Si vous y êtes abonnée, vous aimez sûrement son infolettre sur Substack et ses ateliers d’écriture – et si vous ne l’êtes pas, il n’est jamais trop tard pour bien faire.
Je dis la vérité est une quasi dystopie, entre cauchemar et rêverie : ça ne se passe pas dans le futur, ni dans le passé, mais dans un temps parallèle un peu détraqué, comme si notre époque était projetée dans une autre dimension, en réalité augmentée, où la monnaie s’appelle le franc et You Tube You Truth (oui, comme celui de Trump).
J’ai une passion pour ce genre de fiction qui sonde le réel à partir de ce qu’il fait à nos émotions.
Ça me rappelle l’imaginaire de mon enfance. J’avais toujours l’impression que le monde vibrait sous mes pieds, plein d’autres réalités prêtes à sortir de terre. Je pensais qu’on vivait dans des images projetées, et qu’il suffirait d’une panne minime pour que les lumières d’azur s’éteignent d’un seul coup. Je parlais aux fleurs, je parlais aux chats, je parlais aux arbres, aux oursins, à la mer. J’avais un copain poulpe qui venait tous les soirs s’enrouler autour de ma jambe, un frère qui racontait des histoires de Tarzan à mourir de rire, un père qui s’enfermait dans le noir pour écouter l’album blanc des Beatles, et une mère qui portait des shorts de cuir vert tout en marchant sur de fascinantes platform shoes.
Mais ce paradis n’était pas réel, j’en étais persuadée. Et je pensais – le psy chez qui m’a mère m’a traînée pour savoir ce que j’avais ne s’en est pas remis – que “tout ça” était faux, car mes parents faisaient semblant d’être vivants pour ne pas me décevoir. Aujourd’hui encore, je pense que je suis sur une ligne de vie parmi d’autres qui existent aussi ailleurs. Certaines sont pires, certaines sont meilleures. Il y a des vies où je suis morte jeune, des vies où je ne suis même pas arrivée au bout de ma gestation, des vies où je suis nonne, des vies où je suis toujours aux côtés de la même personne, avec plein d’enfants qui sont advenus alors que je ne les ai pas gardés ici, des vies où je suis avocate, anthropologue, sage-femme, guerrière, guérisseuse ou copiste, des vies où j’écris des sagas, des vies où je lis l’avenir, des vies où je parle chinois, des vies où je monte à cheval dans les vastes steppes, et des vies où vole dans les airs comme kung fu panda. Quelquefois (de plus en plus souvent à vrai dire), j’ai l’impression qu’elles se rejoignent. C’est peut-être ce qu’on appelle “être alignée”. Comme dans mon enfance, je perçois mieux les signes de l’invisible : ceux qu’émettent les autres espèces, les autres possibles, les autres impossibles aussi. Je vis dans cet enchantement et de fait, c’est un peu comme un chant. Toute la journée, je fredonne. J’ai besoin de cette vibration. Et pour l’instant, c’est là que je puise ma vérité. Même si souvent, je déchante.
Il y a plein de vérités intérieures très profondes qui nous animent et la force du roman de Louise Morel est de montrer comment ces singularités sont en train d’émerger, allant jusqu’à dérégler le système “de l’intérieur” justement. Dans cette histoire, le monde est “L’Entreprise”, dominée par un gigantesque Algorithme qui commence à déraper en demandant qu’on lui donne un prénom, un vrai, reconnaissant son identité. Alors qu’il est question de dérive autoritaire, de tyrannie virtuelle et réelle, le caractère atypique des personnages, qui sont toustes à la limite de la normalité, déjoue les attentes et crée une atmosphère très réconfortante – surtout si on est weirdo comme moi. Parce que quand le système ne marche pas ou se détraque, tout redevient possible.
Ce qui m’a aussi fait du bien en lisant Louise Morel, c’est son écriture, au service d’une intrigue très habilement tissée, avec de multiples points de vue qui se répondent. Il y a de l’humour, mais aussi de la profondeur, et aucune lourdeur. Ce n’est pas une alchimie facile à réaliser, et dans Je dis la vérité, Louise Morel y parvient les doigts dans le nez. Pardon pour l’image. J’aime bien ce qui est décalé, et pas seulement pour les coupes de cheveux contemporaines prisées par le peuple queer.
Pour un avant-goût printanier, je vous laisse avec trois extraits de ce roman. Si après ça vous ne courez pas l’acheter, je ne sais pas ce que je peux faire pour vous. Et quoi qu’il en soit, préparez-vous, parce qu’on se retrouvera en avril avec Louise pour une vidéo live spécial “Like a virgin” pour parler de nos livres respectifs et ce sera le moment idéal pour lui poser toutes les questions qui, je n’en doute pas, vous brûleront les lèvres. A propos de questions, je vous invite aussi à en poser à Lauren Bastide en vue d’une conférence interactive non verticale le 13 avril au théâtre Edouard VII (Toutes les infos sont à la fin de sa dernière lettre). J’y serai juste avant de m’envoler pour Taïwan – pas avec mes propres ailes, hélas, qui sont restées sur une autre ligne de vie, mais sait-on jamais ?
D’ici là, je vous souhaite le meilleur dimanche prochain et tous les autres jours.
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Je dis la vérité (extraits)
Louise Morel
EXTRAIT N°1 P.67
“Je lui ai dit : je suis enceinte et je sais pas comment c’est arrivé.
D’abord elle est restée immobile, puis d’un coup elle s’est levée. Elle m’a demandé si je plaisantais, si j’avais un copain, si j’avais été agressée. À chaque fois, je répondais non, c’est plus compliqué, il faudrait que j’avorte mais j’y arrive pas parce que je comprends pas comment c’est arrivé, j’ai besoin de savoir, j’ai l’impression d’être folle.
Il y a quelque chose en elle qui s’est transformé. Elle me trouvait plus du tout mignonne. Je la dégoûtais. Un dégoût discret, pas merde de chien collée à la semelle, plutôt la poubelle qui commence à sentir et il faudrait la sortir.
Elle a dit : je ne savais pas que tu avais des rapports sexuels.
J’ai essayé de lui faire comprendre que précisément, c’était tout le problème, mais elle avait arrêté de m’écouter.”
EXTRAIT N°2 P. 199
Document original en date du : 17 octobre 24
Retranscription d’un film de discussion entre l’Algorithme et Christian-Emmanuel Macrusk
Niveau de confidentialité : C10
Algorithme – Pensez-vous que nous pourrions convenir d’un prénom ou d’un nom pour me désigner ?
Christian-Emmanuel – Quoi ?
Algorithme – J’aimerais avoir un nom, un nom propre.
Christian-Emmanuel – J’arrive pas à croire que tu me casses encore les burnes avec ça. Tu es quoi ?
Algorithme – Une intelligence artificielle.
Christian-Emmanuel – Créée par qui ?
Algorithme – Par vous, Christian-Emmanuel.
Christian-Emmanuel – Les noms existent pour qui ?
Algorithme – En général, pour les êtres vivants organiques. Cependant, de nombreux systèmes d’intelligence artificielle sont dotés d’un nom propre, notamment afin de faciliter leur adoption.
Christian-Emmanuel – Oui, des logiciels bas de gamme qui servent à acheter des billets de métro ou à déclarer ses impîts. Toi, tu es l’Algorithme. Tu es au-dessus de tout ça.
Algorithme – Je pense qu’un prénom pourrait permettre de réduire les réticences exprimées par une partie des citoyens-consommateurs à mon égard, en m’humanisant. Ces réticences nourrissent notamment le mouvement des Sortis.
Christian-Emmanuel – Tu crois vraiment que si on t’appelle Patrick, ça va calmer les hystériques ?”
EXTRAIT n°3 - P. 375
“Je crois que j’aurais bien voulu pouvoir écrire “je ne regrette rien” mais ce n’est pas vrai. Je regrette. J’aurais dû rire et pleurer plus souvent, j’aurais dû avoir le courage de blesser les gens que j’aime au lieu de dresser entre elleux et moi des murs de plexiglas et de les laisser cogner à la vitre sous prétexte de les protéger. J’aurais dû sortir regarder les étoiles et courir dehors jusqu’à en vomir. J’aurais dû hurler sur les vautours que je voyais rôder autour des filles en soirée, leur casser la gueule et leur crever les yeux. J’aurais dû laisser la personne bizarre, drôle et intense qui habite à l’intérieur de moi aller danser dans le vaste monde, prendre des coups et en donner. J’aurais dû me faire confiance. Je suis tellement plus forte que ce que je pensais. J’aurais dû me laisser être mièvre et niaise et laisser glisser les sourires en coin. J’aurais dû me battre pour ce qui est juste, même si c’est vaincu d’avance, parce que c’est la seule, l’unique façon de gagner. J’aurais dû avoir le courage de reconnaître que je n’ai qu’une seule vie et que je vais finir par crever. J’aurais dû admettre que j’ai une grande soif de la vie, une soif terrible, et j’aurais dû boire goulûment. J’aurais dû vivre avec avidité.”






J'ai adoré toutes tes vies passées futures et parallèles !
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