Mutines comme Christa avec Perrine Le Querrec #90
17 février 2026 • NOUVELLE LUNE, NOUVEL AN, NOUVEL ELAN
Perrine Le Querrec est une poétesse et romancière que j’admire depuis des années. J’aurais voulu publier son dernier opus, Christa, dans Nouvelles Lunes, mais cela n’a pas été possible et je suis heureuse d’en partager ici un extrait pour vous donner une idée de sa prose lumineuse, à l’occasion de la sortie de son nouveau livre : Mutines. On terminera cette lettre avec quelques recommandations littéraires, punks et décoloniales. Et bonne année de la jument de feu, les amix !
Les temps sont durs pour les poètes et les poétesses, et la boue dégueulasse qui fond sur nous pourrait nous décourager. Pourtant, on n’a jamais eu autant besoin de ces mots qui élèvent, qui caressent, qui lacèrent. Il nous faut une langue, des langues, des puissances souterraines pour dire l’espoir qui nous quitte et nous rattrape dans un même mouvement.
Perrine Le Querrec est de ces lumières que l’on cherche dans les recoins obscurs de la violence. Ses livres délivrent. Ses mots sont des enfants nés de ses rencontres avec d’autres. Des femmes victimes de violences, par exemple, qui lui ont confié dans l’impressionnant Rouge pute (Ed. La Contre-Allée, 2020) les méandres de leurs calvaires et les chemins de leur libération. Rouge pute a été traduit dans plusieurs langues et a donné lieu à un spectacle musical avec Ronan Courty qui tourne depuis cinq ans. Signe d’un climat préfasciste propice à l’autocensure, plusieurs dates ont récemment été annulées à cause de ce titre qui serait “trop explicite” à l’approche des élections municipales.
Puisqu’on est sur le sujet, la mort de Quentin D. à Lyon le week-end dernier et l’emballement médiatico-politique qui a suivi, glaçant par la fureur fascistoïde qui suinte par tous les porcs (oui, je sais qu’on écrit “pores” normalement) de cette mascarade politique, m’a fait penser au roman de Jérôme Leroy, La Petite Fasciste, sorti en mars dernier. Je reste persuadée que la fiction parvient mieux à capter le réel que le journalisme par les temps qui courent et c’est ce que fait ce polar qui réussit le prodige de décrire notre époque chaotique avec humour sans sombrer dans la caricature, ni céder au désespoir. Dans un autre domaine, c’est la dernière saison de la série danoise Borgen, où la femme politique Birgitte Nyborg traverse les montagnes russes de la ménopause lors d’une crise diplomatique à propos du pétrole au Groenland qui m’a fait découvrir les enjeux de cette terre dévastée riche en pétrole et en gaz, où vit le peuple Inuit Kalaallit dévasté par des siècles de colonisation.
Pour revenir à Rouge pute (oui, je sais, j’ai la diversion chevillée au corps), quand on voit les tombereaux de saloperies qu’on doit lire à longueur de médias, sur l’affaire Epstein, sur l’affaire Pelicot – sans parler des violences policières et des agressions racistes, des horreurs qui continuent de se dérouler dans le monde, il est particulièrement choquant qu’un titre comme celui-là, choisi par les personnes qui avaient témoigné dans ce livre, soit un motif de censure. Car la puissance de ce texte que je vous conseille vivement de lire est renversante et réparatrice – ces réparations dont nous avons besoin, bien plus qu’une vengeance dont le cycle nous emprisonne toujours : restituer la parole des victimes, c’est une chose que les médias peinent encore à faire s’agissant par exemple de l’affaire Epstein. Le caractère hautement toxique de ces documents, les mails des prédateurs qui parlent des petites filles comme de crevettes dont "on prend le corps et on jette la tête” réactivent nos traumas individuels et collectifs, comme je le raconte dans ma dernière tribune sur Politis.
Perrine Le Querrec raconte dans son prochain livre, disponible le 20 février à la Contre-Allée, la mutinerie d’un groupe de “mauvaises filles” qui, le 14 novembre 1934, ont décidé d’échapper à l’école de préservation (rien moins qu’un camp de redressement) où on les avait enfermées, le plus souvent à la demande d’un père. Inspirée d’un fait réel, Mutines raconte par le menu ces trois heures de révolte et de liberté durant lesquelles Marthe, Monelle, Jeanne ou Berthe, perchées sur le toit de l’école, vont se réapproprier leur enfance.
En 2026, alors que notre société sombre dans l’autoritarisme, ce roman ouvre une brèche, de la même façon que le conte Comme Ali, de Fatima Ouassak, opérait une rupture salutaire en donnant la parole à un enfant arabe et musulman au lendemain de la mort de Nahel Merzouk, tué par la police en juin 2023. Parce que c’est ça, qu’on voudrait : un souffle qui nous transporte, une main invisible qui nous soulève au-dessus de la douleur et nous propose une autre façon de vivre et d’aimer. Pas celle, commerciale et hétéronormée, du marché de la Saint-Valentin, que dénonçait à juste titre Jamal Ouazzani dans sa dernière lettre. Plutôt la main, généreuse et bordélique, tendre et magique, de nos sororités authentiques (oui, je sais, ça fait beaucoup de rimes en “iques”, mais je trouve ça chic).
On aurait envie d’une grande épopée pour célébrer l’année de la Jument de feu, un chant collectif ou – pourquoi pas ? – un oratorio. Avec de l’ASMR, parce que… les sons sensuels et tactiles nous plongent dans cet état natif où tout est important. Dans le clair obscur, entre ombre et lumière, le murmure le dispute à la puissante voix humaine : c’est exactement ce qui se passe avec Christa, la dernière œuvre de Perrine Le Querrec, toujours avec le musicien et compositeur Ronan Courty, dont on peut voir quelques extraits envoûtants en vidéo ICI.
Écrite pour la scène, cette pièce est aujourd’hui disponible à la lecture grâce aux éditions Les carnets du dessert de lune (comment ne pas adorer une maison d’édition qui s’appelle comme ça ?) pour un prix ridiculement bas.
Sur un point de départ provocateur – Et si Dieu avait eu une fille, Christa ? – Perrine Le Querrec propose “une immersion sensorielle pour imaginer un nouveau monde, sa musique, sa grammaire, ses rituels. Ce monde, c’est le monde ‘‘d’après’’, après les luttes de pouvoir, après les déchirements. C‘est un temps nouveau où l‘harmonie règne entre les sexes, et où les habitudes et les réflexes ont tous été abandonnés pour laisser place à une liberté inédite.”
Je ne sais pas pour vous, mais en ce qui me concerne, c’est exactement ce dont j’avais besoin aujourd’hui. Bonne lecture !
EXTRAITS DE CHRISTA, de Perrine Le Querrec
Editions Les carnets du dessert de Lune, 2026
De son écriture brute Perrine Le Querrec rend compte d’un monde brutal. Sa langue se glisse dans les silences de l’Histoire et dans les béances des histoires particulières. Elle s’attache aux marges et aux minorités pour leur construire des abris, des châteaux, des paysages, des possibles. Elle tisse inlassablement une langue d’archives, de prose et de poésie, de vide et d’accumulation.
Ses expérimentations s’enrichissent grâce aux duos qu’elle compose avec le plasticien Mathieu Farcy (duo PLY), et avec le musicien Ronan Courty.
Dernières publications : Pièces d’eau, éd. Bruno Doucey, Soudain Nijinski, éd. La Contre allée, Le Plancher, éd. La Contre allée, Les pistes, art&fiction, Les mains d’Hannah, Éd. Tinbad.
www.perrine-lequerrec.fr
Je vous parlerai des choses mortes et des choses vivantes
Je vous parlerai des recommencements
Je vous parlerai de l’entière civilisation, l’entière responsabilité, l’entière éducation
Je vous parlerai de nous
Lorsqu’elles et nous
Consignées aux choses de la maison
L’indépassable avenir de la famille
linge sale fer brûlant
légumes bouillis
créatures asservies comme chiennes fidèles le front contre les portes nous avons partagé ce grand dérèglement, ces siècles enténébrés
Alors retournant au verbe
Alors nous faisant signe
Nous dictâmes la riposte.
La vie vous fait-elle trembler ?
La vie - Matière en mouvement
Nous nous levons comme une révolution
La nuit est encore jeune
Les comptes sont réglés, les quatrains désamorcés
De fil en aiguille l’histoire retrouve son assise
Enfin nos empreintes ne foulent plus les cendres
Enfin nous ébrouons le panache de nos pelages
Nous regardons le sol et il tremble
Levons notre visage et s’ouvre le ciel
Que notre volonté soit une fête
Évidence, la terre est notre langue
Évidence, le feu notre alliance
Évidence, l’animal est notre sœur
Car furtivement tel l’animal
Nous avons échappé aux traques traquenards battues Nous avons semé pisteurs chasseurs meurtriers
Car par essaim
Car par troupeau
par meutes, par vagues et par siècles
Nous avons desserré les crocs métalliques du piège
Et définitivement troublé les règnes
Repos ! petit homme
Ai-je entendu virilité ? Non, viridité
Plantes, animaux, minéraux, comme ils nous reconnaissent
Près d’eux laissent une place
La femme a été livrée aux mains des hommes
La femme s’est délivrée
Entendez-vous ? entendez-la
Qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende !
La vigne du monde s’enroule aux chevilles Progresse perce
Les mots crèvent la pourriture, soulèvent l’écorce, descellent les Couche toi là ! ferme ta gueule ! c’est moi le chef !
Langue caduque - archaïque posture
Bouquets d’épines dans la gorge, au bonnet grelots de sureau La musique à présent relègue les fausses notes
Aux oubliettes
Quelques nouvelles pour conclure
• Fatima Ouassak jouera Comme Ali à la Comédie des 3 bornes, 32 rue des 3 bornes 75011 Paris le 28 février, le 9 mars, le 9 avril et le 22 mai prochain à à 21h. Réserver
• Je suis en train de lire le magnifique livre de Omar Alsoumi, Enfant de Palestine, paru aux Liens qui Libèrent dans la collection créée et animée par Fatima Ouassak Ecologies de la Libération. Érudit et en même temps très accessible, Omar Alsoumi, paysan, intellectuel et militant se situe bien au-delà des polémiques stériles. J’ai appris une foule de choses en le lisant – dont par exemple la façon dont l’activité humaine a créé les déserts. C’est le genre de livre que je préfère, où la dimension personnelle donne du relief à la réflexion politique. Une citation pour vous convaincre ?
“Le refus de l’ordre cosmique, voilà ce qui caractérise fondamentalement le colon. Il ne s’agit pas de renoncer à agir, mais d’orienter l’action pour s’inscrire en harmonie avec le monde et les lois du vivant.”
• J’ai dévoré en un rien de temps le deuxième roman de Grace Ly, Les Nouveaux Territoires, qui se déroule à Hong Kong, personnage principal de cette histoire dont le titre est aussi le nom d’un quartier de cette ville monde dont je ne savais rien. Là aussi, un extrait vous convaincra, j’en suis sûre :
“Ça veut dire quoi, en vrai, la conquête et la soumission ? Ça veut dire quoi avaler six kilomètres de distance et cinq cents cinquante-deux mètres d’altitude en pousse-pousse ? Moi, j’ai le souffle coupé rien qu’en montant les escaliers du métro. Les hommes courbés à l’avant des rickshaws, eux, n’avaient pas le luxe de prendre l’escalator. Voilà ce que ça veut dire. Ces hommes qui tiraient les maîtres ressemblaient à mon père. Dans cette histoire dispensée par les professeurs, je suis du mauvais côté du pousse-pousse.”
• Demain, le 18 février, sortira en librairie l’essai incroyable de Paloma Garcia Martens, L’Intimité sur un plateau, annoncé comme “le premier livre de référence sur la coordination d’intimité pour les scènes de sexe à l’écran”. Je ne l’ai pas encore lu en entier mais j’en ai vu l’éclosion lors d’une résidence de son autrice chez moi en mai dernier. Et j’ai peut-être un peu aidé à trouver son titre...
• Last but not least, le numéro 4 de la géniale revue NON CONFORME créée et animée par Christophe Siébert vient de sortir, avec une nouvelle punk et incisive (c’est le cas de le dire) de Tara Lennart que vous avez déjà lue dans Nouvelles Lunes, mais aussi une très piquante nouvelle de la grande et fantasque Isabelle Wery. Dans les numéros précédents, tout est pépite, mais j’ai un faible pour la nouvelle de Christophe Carpentier dans le #2 et celle de Fabrice Capizzano dans le #1.







Merci pour cette lettre, comme j'aime vous lire et lire Perrine Le Querrec !