Briser le sort des sales connes avec Tara Lennart #86
20 DECEMBRE 2025 • Synchrones avec le solstice
Pour cette dernière lettre de l’année je vous parle d’ovulation lunaire, de la série Moonhaven, de scanner thoracique, de tennis et surtout, surtout, je vous invite à lire une nouvelle de Tara Lennart en guise de cadeau de Noël déconnant et romantchique. En 2026, il n’y a pas de #saleconne qui tienne. Juste une guerrière, une sorcière, de l’aventure et beaucoup d’amour. (Et aussi dans cette lettre un concours de nouvelles sur le thème de l’horreur).
Nous entrons demain dans le solstice d’hiver, en cette nouvelle lune qui est le versant invisible et sombre de notre astre. Si l’on croit à une synchronisation entre les cycles menstruels et la Lune, deux cas de figure sont possibles : soit on ovule à la nouvelle lune et on a ses règles à la pleine lune, soit le contraire. Ce phénomène longtemps controversé a fait l’objet d’une étude publiée en septembre 2025 qui suppose l’existence en nous d’une horloge circalunaire interne susceptible de réagir à l’influence lumineuse et gravitationnelle de la Lune – influence qui faiblirait de plus en plus depuis dix ans en raison des écrans et plus globalement de la lumière artificielle nocturne.
“Les forces gravimétriques élevées entre la Lune, le Soleil et la Terre chaque mois de janvier sont suffisantes pour cette synchronisation”, écrivent les auteurices de l’étude qui ont analysé les registres menstruels de 176 femmes sur 24 ans et les ont comparés à d’autres registres du siècle dernier, avant de constater que l’exposition croissante à la lumière artificielle la nuit “affectait la synchronisation”.
Si cette étude dit vrai, nous sommes donc à partir de ce solstice dans les roues de la fertilité, la mienne étant bien plus vaste qu’auparavant maintenant que je n’ai plus de règles pour me contraindre ou me limiter dans mes mouvements.
Dans l’extrême nuit qui ouvre l’hiver, dont Céline Dalbéra vous parle dans sa dernière édition de Au fil des saisons, “Repos et Intériorisation”, j’ai envie d’hiberner, de jouer au scrabble avec P., de cuisiner des tartes et des sablés. Enfin, pas encore, il faut d’abord finir cette lettre et corriger les épreuves du prochain roman graphique à paraître le 6 mars, tenez-vous prêt·es.
À l’heure où je vous écris, j’entends ma fille fredonner au premier étage en dessinant, et les animaux reposent ici ou là autour du sapin qui brille doucement dans la pénombre hivernale. J’aime bien cette ambiance “un peu bordélique mais pas trop”, rythmée par la pluie battante au dehors, les repas bricolés, les bouquins par milliers, les séries déjantées.
J’ai découvert une étrangeté qui m’a aussitôt captivée : Moonhaven, sur Netflix, une série qui, comme son nom l’indique, se passe sur la Lune, transformée par une IA qui fait de ce satellite un modèle alternatif paradisiaque destiné à soigner, à rebours, la Terre dévastée. Des femmes (non blanches et non féminisées à outrance, c’est un plaisir pour changer) jouent un rôle central dans le déroulement de l’histoire, qui semble s’appuyer sur des utopies réelles, comme Auroville en Inde, ou de fiction comme Ecotopia de Ernest Callenbach et Herland, de Charlotte Perkins Gilman. Il y a un côté hippie, new age loufoque, avec un second degré assez savoureux pour l’instant. J’aime bien ces tentatives de déjouer et subvertir les genres pour faire advenir d’autres imaginaires sous couvert de divertissement.
Poursuivant dans cette voie, j’ai eu envie de vous faire un cadeau de fin d’année à lire sous la couette, en solo ou en bonne compagnie. C’est une nouvelle de Tara Lennart intitulée Khadan la Barbare, qui paraîtra en mai prochain dans le recueil du Prix Jacques Sadoul sur le thème de la romance animé par les ami·es des Avocats du diable, sous la houlette (j’adore cette expression qui lui va horriblement mal) de Christophe Siébert. Écrivain et poète publié notamment Au Diable vauvert, Siébert est éditeur à la Musardine de l’inénarrable collection érotique Les Nouveaux Interdits. J’aime son style, mais c’est peu de dire que nos univers ne sont pas proches. Au diable vauvert, qui fêtait cette année son demi-siècle, le mélange des genres est pourtant une seconde nature (voire la première nature). C’est là que Nouvelles Lunes a pu voir le jour au format papier, tandis que Siébert fomentait son webzine littéraire, Non Conforme (où vous pourrez lire les textes de Fabrice Capizzano et Christophe Carpentier) et écrivait des milliers de pages à un rythme endiablé, tout en lisant presqu’autant que je respire (vous pouvez le suivre sur Substack aussi, c’est une mine).
À propos de respiration, on vient de me faire un scanner thoracique pour mesurer mon score calcique, parce que le cholestérol ma petite dame pourrait boucher vos artères et tout ça. Il semble qu’en réalité ça ne soit pas si terrible mais j’ai appris des choses sur mon thorax, mes poumons, et on m’a même détecté une petite attraction hiatale. Je suis un cirque miniature, avec attraction et hiatus – en fait une petite hernie qui explique mes reflux gastro-œsophagiens. (Et moi qui croyais être en train de devenir un dragon !)
Figurez-vous que je respire 22 000 fois par jour, grâce à 2 400 kilomètres de voies aériennes et environ 400 millions de sacs d’air aussi appelés alvéoles. Si on étalait mes poumons par terre, ça couvrirait la moitié d’un terrain de tennis. Non que j’aie la moindre intention d’étaler mes poumons par terre, surtout sur un terrain de tennis, c’est un sport que je déteste. Mais j’ai beau avoir 2400 kilomètres de voie aérienne dans le thorax, j’ai aussi la digression dans le sang, et l’approche de Noël me fait comme toujours retomber en enfance.
Pouf, pouf. On reprend.
Un concours de nouvelles rien que pour vous (avant, peut-être, celui que je vais lancer dans Nouvelles Lunes, là encore tenez-vous prêt·es) :
Le Prix Jacques Sadoul a été créé par les Avocats du Diable en 2024. Je vous laisse explorer le site qui lui est consacré, afin de connaître les thèmes et textes lauréats des deux premières éditions de 2024 et 2025. Le thème de 2026 est lancé : il portera sur l’horreur avec pour phrase clé : “Y a quelqu’un qui est mort, j’espère que ce n’est pas moi”. Si vous voulez participer, c’est avant le 31 mai 2026 qu’il faut envoyer vos nouvelles – sachant que le jury a limité le nombre de textes à 250, et l’horreur qui est, comme chacune sait, humaine, inspire beaucoup d’auteurices.
Khadan la Barbare est évidemment une parodie savoureuse de Connard le Barbant – pardon, Conan le Barbare – et ça tombe à pic pour rendre femmage aux Sales Connes, suite à la sortie lamentable de la Première Dame chez Ary Abittan.
Au départ, pourtant, je n’étais pas follement partante pour embrasser le stigmate sur la bouche et avec la langue. Mais la collection violette de Points Seuil a lancé une pub Instagram de recommandation spécial sales connes et j’étais dedans pour L’Amazone verte, le roman de Françoise d’Eaubonne, alors il a bien fallu faire contre mauvaise fortune bon coeur. Oui, je sais, le marketing me perdra. Fouettez-moi jusqu’au sang, que j’expie mes coupables compromissions avec le Grand Capital.
Mais trève de fantasmes amusants : je vous laisse maintenant en compagnie de Tara Lennart, qui campe dans Khadan la Barbare une guerrière assez proche de l’héroïne, Bella, de Moonhaven, et une sorcière évidemment irrésistible, unies dans leur combat contre les violeurs. Je pose ça là : si quelqu’un veut faire une série à partir de Khadan la Barbare, je lui prédis, ainsi qu’à Tara la dragonne, un grand succès. C’est déjà tellement jubilatoire à lire !
Passez de bonnes fêtes, si possible, et bon courage si c’est un moment dur pour vous. On se retrouve l’année prochaine pour pratiquer le soft power avec Nathalie Séjean, créer des clubs, faire des spectacles, écrire des histoires, pactiser avec les démones et péter la gueule au patriarcat comme Khadan et toutes les sales connes de l’univers.
Elise
L’invitée de Nouvelles Lunes : Tara Lennart
BIO EXPRESS
Consultante dans le secteur de l’édition, Tara Lennart intervient en tant qu’animatrice de rencontres, directrice artistique et journaliste. Sa sensibilité d’infatigable lectrice, couplée à son expertise du secteur de l’édition, lui confère un regard singulier, au plus près des textes, au plus près de celles et ceux qui les écrivent. Plume et cerveau de Bookalicious, média web dédié à la littérature indépendante et au secteur de l’édition, elle milite pour un accès ludique, solidaire et foisonnant à la littérature. Également autrice, elle s’intéresse particulièrement à la forme courte et aux littératures de genre.
KHADAN LA BARBARE
Le vacarme dans la salle voisine tira Kadhan de sa rêverie paresseuse. Elle savourait une bière à l’ortie près du feu après un bon dîner dans cette auberge où elle s’arrêtait toujours lorsque ses quêtes la menaient dans la région. Elle avait prévu de séjourner ici quelques jours et de prêter l’oreille aux éventuels besoins de bras avant de rentrer prendre un peu de repos dans la forteresse familiale.
Sa dernière aventure s’était bien mieux déroulée que prévu, le monstre n’avait pas demandé son reste et la récompense s’était avérée gratifiante. Outre les faveurs de la baronne, Kadhan s’était vu offrir un joli coffre de pierres précieuses et un magnifique équipement neuf, créé sur-mesure par les Nains de Mahakam. Par les hasards des calendriers, elle s’était retrouvée sur la piste du monstre, un insectoïde aussi filiforme et rapide qu’haineux, en plein syndrome pré-menstruel. Et même la fille d’un guerrier légendaire des contrées du Nord et d’une guerrière magicienne des contrées du Sud n’en menait pas toujours large à ce moment du mois. Sa mauvaise humeur aidant, elle avait réglé son compte à la bête sournoise en un temps correct, en s’en tirant sans une égratignure. Le butin obtenu, elle avait repris la route avec allure, emmitouflée dans une cape d’un gris qui se fondait parfaitement dans les longs canyons rocheux typiques de cette partie de la contrée de Pridorg.
Le bruit, bien différent de l’habituel brouhaha ambiant d’une auberge de moyenne montagne, mit immédiatement en alerte ses sens de barbare. Elle saisit son épée et s’arracha à regrets à sa méditation houblonnée pour aller, si besoin, rappeler les règles de politesse à quelque malotru ivre.
Les malotrus en question, cinq semi-orcs puants et avinés, insultaient copieusement une femme qu’ils encerclaient. Femme qui manifestait les plus grands signes d’une colère sourde doublée d’une frayeur légitime. Les orcs se retournèrent en entendant Kadhan entrer. L’instant de silence qui s’installa parmi les vauriens amusa la barbare, habituée à semer le trouble chez ceux qui se retrouvaient en face d’elle.
« Regardez qui nous fait honneur. La nègresse gouine qui se prend pour son père. On va se la faire en premier, après on baisera la pute de sorcière ».
De ça aussi, Kadhan avait l’habitude. Elle bailla ostensiblement avant de briser la nuque de l’auteur de cette remarque philosophique d’un coup de poing assez fort pour éclater un rocher. D’un geste souple du bras, elle trancha la tête de deux bandits à portée de lame et para l’attaque brutale d’un autre, pour mieux lui enfoncer son épée dans le ventre et le fendre en deux. Le dernier orc, moins idiot que ses confrères, parvint à la toucher au flanc s’un coup de poignard avant de se faire embrocher par la dague de Kadhan.
L’autre femme, restée stupéfaite devant la rapidité du massacre, vit une barbare souriante se redresser et se tourner vers elle avec déférence. Elle ne put s’empêcher de la trouver séduisante, luisante de sueur et du sang de ses ennemis.
« Vous allez bien ? »
La femme planta son regard violet sur le visage de la barbare. Elle y vit les traces des combats et des nuits passées à la belle étoile, la force de lignées de guerrier·ères à l’honneur infaillible.
« Moi, oui. Mais vous êtes blessée, venez avec moi. »
La frêle jeune femme passa un bras sous les épaules de Kadhan et l’amena dans sa chambre. Elle sentit la chaleur qui émanait du corps de la barbare, encore crispé par l’adrénaline, le poids de la fatigue et de la douleur. Pas une plainte ne s’échappa de ses lèvres, mais elle se laissa guider par l’inconnue jusqu’à un matelas moelleux et accueillant.
Elle ne décelait pas d’hostilité de la part de cette femme, qu’elle trouvait charmante avec ses cheveux d’une couleur rappelant le pelage automnal des renards. Elle percevait une attention appuyée que même une barbare peu versée dans la psychologie interprétait comme une franche attirance.
« Si vous le permettez, il faudrait que vous enleviez votre tunique. Les lames de ces vermines sont souvent empoisonnées, et j’ai de quoi neutraliser le poison.
— Je préfère généralement enlever mes vêtements devant quelqu’un dont je connais au moins le prénom.
— J’ignorais que les barbares avaient de la répartie, même avec une entaille de vingt centimètres qui pisse le sang. Je suis Ishtah, fille de Carcosa. Je voyageais dans la région pour un colloque de magie. Je me suis arrêtée ici pour profiter de la nature et me ressourcer en énergie. La suite, vous la connaissez. Vous voulez bien me laisser vous soigner, maintenant ?
— Je suis honorée. Votre réputation traverse même les murs des forteresses des contrées du Nord, de même que celle de votre mère. Si vous le permettez, je vous enlèverais volontiers votre robe, une fois que j’aurais repris mes esprits. »
Ishtah rougit, ce qui n’échappa par à Kadhan, qui commençait tout de même à souffrir de la blessure et avoir la tête qui tournait. Elle défit sa tunique et ferma les yeux, cédant au vertige qui la saisit. La magicienne sentit une vague de désir la parcourir en voyant le corps athlétique de la guerrière, ses muscles dessinés où s’entrelaçaient tatouages et cicatrices. Elle concentra son énergie sur la plaie qui laissait s’échapper un épais sang sombre et y versa le contenu d’un flacon en bakélite en récitant une douce mélopée du bout des lèvres. Elle sentit la douleur refluer, les chairs se reconstituer. Les traits de la barbare se détendirent quand elle saupoudra un mélange irisé sur l’ensemble de son corps. L’espace d’un instant, une poussière scintillante de mille nuances de bleu entoura le corps de Kadhan.
Ishtah respira profondément et regarda les filaments se dissoudre dans l’air, emportant avec eux les restes de poison tapis dans la blessure. D’un geste plus tendre qu’elle ne l’aurait voulu, elle caressa les yeux clos de la barbare pour la plonger dans un sommeil réparateur. Du fond de son esprit encombré par les obscures intrigues de magiciennes, Ishtah sentit son cœur battre plus fort en s’allongeant à côté de Kadhan. Jamais elle n’aurait pensé, elle qui était connue pour dévergonder les magiciennes versées dans les rites occultes, vaciller devant le charme d’une barbare, fut-elle connue à travers les mondes pour sa bravoure et son sens de l’honneur.
« Comment te sens-tu ?
— Je ne t’ai même pas ôté le moindre vêtement, et on est déjà au « tu » ?
— Habile par l’épée, habile par le verbe.
— Et je m’abstiendrais d’ajouter d’autres aptitudes, surtout devant une magicienne tant réputée pour sa puissance que pour le nombre de cœurs brisés sous ses bottes elfiques. »
Kadhan grogna en s’étirant comme une louve restée trop longtemps en boule. Elle haussa les sourcils de surprise en constatant qu’une fine ligne blanche se trouvait à la place de la sale estafilade de la veille. Décidément, les magiciennes n’en finiraient jamais de la surprendre. Celle-ci, en tout cas, semblait à la hauteur de sa réputation, contrairement aux enchanteresses de pacotille qu’elle croisait souvent.
« Croisées, les enchanteresses ? Seulement croisées ?
— Ah tu lis dans les pensées, soupira Kadhan avec un sourire faussement désolé, j’oubliais que tu n’étais pas n’importe qui. Fille célèbre d’une célèbre magicienne elfique qui aurait pactisé avec les ombres en échange de trésors de savoirs.
— Je sais que tu ne lis pas dans les pensées, mais j’ai vraiment l’air disposée à parler généalogie ? »
Décidément, cette magicienne plaisait à la barbare, lassée elle aussi par les conquêtes, un peu trop faciles à son goût, qui pimentaient ses courts instants de repos entre deux quêtes. Elle ne se plaignait pas de cette itinérance, tant géographique qu’amoureuse, mais n’était pas opposée à un défi un peu plus coriace qu’à l’accoutumée en la personne d’une magicienne aux courbes élégantes et au port de tête hautain. Kadhan garda pour elle le compliment qui lui brûlait les lèvres et se contenta de défaire un à un les boutons de la robe de nuit de la magicienne qui se laissa faire avec un air ostensiblement satisfait. Son corps se révéla sous l’étoffe, délicat et orné de tatouages cabalistiques à l’encre irisée. Kadhan les suivit du bout des doigts, caressant cette peau au toucher si doux qu’elle soupçonna la magicienne d’abuser de baumes d’embellissement. Un parfum de lavande et de feuilles de cassis lui chatouilla les narines lorsqu’elle enlaça Ishtah pour l’embrasser. Probablement un vil philtre aphrodisiaque dont les magiciennes avaient le secret.
« Ce n’est pas un enchantement, c’est mon parfum, espèce de rustre. »
Si Kadhan était, comme tous les barbares, dénuée de la moindre capacité magique, elle démontra à Ishtah qu’elle avait bien d’autres qualités, tout à fait appréciables.
Le jour se leva au son de leurs soupirs mêlé au chant des oiseaux, une leur rosée éclaira leurs corps nus sur des draps défaits. Pendant quelques heures, la barbare et la magicienne oublièrent le temps pour se perdre dans un abysse de baisers.
Elles savouraient un déjeuner copieux, offert par la maison en remerciement de l’extermination de la bande de semi-orcs fauteurs de troubles quand l’aubergiste vint les voir avec un parchemin noué d’un ruban soyeux.
« Pendant que vous vous reposiez, maîtresse Barbare, une demande urgente a été déposée par l’intendant du seigneur Moclun, qui dirige la province voisine… Il semblerait que vos exploits d’hier aient voyagé vite et que l’on vous demande. »
Ishtah saisit le document comme s’il lui était adressé, voyant que sa camarade semblait plutôt écouter le son délicat d’une flûte qui leur parvenait de l’extérieur. Elle le lut avec attention, le regard attiré par le montant de la récompense promise.
« Tu lis mon courrier maintenant ? Heureusement que j’ai une entière confiance dans les magiciennes occultes…
— Comme si tu avais le choix.
— Si je te laisse faire, c’est que j’ai le choix. Et l’envie, surtout. Sinon aucun de tes sortilèges ne m’aurait empêchée de disparaître avant même que tu ne retrouves tes bas de soie. Que nous promet ce parchemin qui m’était manifestement destiné ?
— Beaucoup d’or. Et une pierre de voyance. »
Kadhan lut la missive, rédigé en langue commune, avec attention. On la suppliait, au nom de sa réputation et de sa légendaire empathie, de venir en aide à la province située à trois jours de route, frappée par un fléau qui mettait en danger la sécurité militaire de la région toute entière.
« Pourquoi pas, la récompense vaut le détour, non ? »
En sellant son cheval, Kadhan jeta un regard attendri au petit gnome vêtu de noir qui jouait de la flûte avec une belle renarde lovée à ses pieds. Tant que cette douceur perdurerait, le monde ne serait pas perdu.
La barbare et la magicienne se mirent en chemin, chevauchant côte à côte leurs magnifiques chevaux élevés par les fiers hommes du Rohan. Elles traversèrent des forêts de pins aux sols mousseux, où la nuit accueillit leurs corps pressés de s’étreindre. Des champs de lys géants, qui rendaient Kadhan allergique. Ishtah découvrit qu’une guerrière accomplie pouvait se trouver démunie devant des pollens au parfum suave. Des étendues de roches où les attendait une embuscade d’Hommes Rats qui périrent sous la lame de la barbare et les traits de feu de la magicienne.
La veille de leur arrivée sur les terres de Moclun, elles séchaient de leur baignade dans une rivière à l’eau aux reflets rose pale, laissant leurs peaux nues absorber les rayons du soleil couchant. Kadhan se surprit à ressentir une chaleur sourde faire battre son cœur plus fort en regardant les courbes d’Ishtah, la blancheur de sa peau qui constrastait avec la couleur de feu de sa chevelure. Elle connaissait le danger que portaient les magiciennes, leurs rituels obscurs dédiés à des Grands Anciens tapis dans les recoins de l’univers, leur versatilité en matière de politique. Elle ne possédait pas une once de magie, mais son expérience lui avait appris la complexité qui régissait le monde. Après tout, elle vivait au fil de son épée et obéissait à des lois qui pouvaient sembler ridicules à d’autres espèces.
« À quoi penses-tu ?
— À l’absurdité de la vie, et à ta beauté. »
Kadhan se promit de dire un jour à Ishtah combien son rire résonnait comme une mélodie cristalline à ses oreilles habituées au son de l’acier qui s’entrechoque et des os qui se brisent.
Elles arrivèrent en fin de matinée aux portes du château du seigneur Moclun. Elles avaient chevauché dans un silence paisible, pensant chacune à sa manière aux émotions qu’elles ressentaient depuis cette rencontre fortuite dans une auberge.
On les fit attendre devant une grille abaissée que l’on authentifie le message avant que le capitaine de la garde ne vint les accueillir pour les mener à Moclun en personne.
Le seigneur leur expliqua la tragédie qui frappait ses hommes. Plusieurs d’entre eux étaient revenus apathiques de leurs missions, comme vidés de leur énergie vitale. Ils semblaient dénués de toute énergie belliqueuse, de toute violence, de toute animosité. Ils obéissaient mécaniquement aux ordres et ne voulaient plus s’engager. On disait même, de plus en plus, qu’ils ne voulaient plus honorer leurs femmes, ni les prostituées des bordels. Ils restaient bons gars, toujours obéissants, serviables, efficaces aux champs et aux travaux, mais plus vraiment virils. Certains, dans les cas les plus graves, finissaient par mourir, comme s’ils s’éteignaient. Ça avait commencé après la dernière campagne contre Nécrolimbes. Une sale affaire d’occupation de territoire maritime et terrestre qui avait duré des mois, et causé de tristes dégâts dans les deux camps. Cette sombre histoire faisait de lui une proie facile pour une revanche de la province adverse. Il offrait gîte, couvert, gardes, tailleurs, forgerons, messagers, tout ce qui pouvait venir en aide aux vénérables justicières qui lui faisait l’honneur de s’occuper de sa cause. Il y aurait l’or, la pierre de voyance et des armes rares ensuite.
Le soir, après un banquet raffiné, les deux femmes avaient gagné l’aile qui leur était réservée dans le château. Kadhan, étendue sur le lit, regardait par la fenêtre les deux lunes qui se faisaient face dans le ciel étoilé.
« Tu n’es vraiment pas loquace, mais je pense que ça va avec ton aura de barbare.
— J’ai connu des magiciennes plus bavardes, moi aussi.
— Heureusement, tu es belle quand tu souris, sinon c’est ma susceptibilité que tu aurais réveillée. Mais passons pour cette fois. Que disent tes sens de barbare ?
— Que Moclun a peur, mauvaise conscience aussi, qu’il cache quelque chose d’important qu’il rechigne à nous avouer. Mais on le découvrira, j’ai parlé à des coqs plus intelligents que lui. Et toi, magicienne ?
— Il y a un pouvoir occulte qui plane, donc l’or, on fait moitié-moitié. Il y aura autant de travail pour toi que pour moi.
— Vous êtes aussi avares que les Nains. Heureusement, vous êtes plus jolies.
— On peut avoir une discussion sérieuse ? Il s’agit d’un haut niveau de magie qui plane, je ne l’ai pas identifiée. Il faut qu’on investigue avec un minimum de prudence, ce mot que tu ne connais pas. Maintenant, la discussion sérieuse est achevée. »
Il ne fallut pas plus de quelques poignées de jours aux compétences combinées d’une barbare et d’une magicienne, pour obtenir de sérieuses pistes d’investigation. Malédiction il y avait bel et bien, sous les symptômes de cette étrange maladie qui frappait certains hommes. Tous n’étaient pas atteints du même niveau d’intensité du mal, qui allait d’une soudaine mollesse à une léthargie profonde voir à la mort.
Kadhan avait fréquenté les tavernes, les régiments, les patrouilles, les garnisons. Elle avait bu des pintes, sillonné la campagne, cassé quelques mâchoires, passé des soirées à parler autour d’un feu de camp. Ishtah, elle s’était rapprochée des femmes, avait écouté leurs confessions, recueilli des aveux, découvert des drames.
« Si je résume : une malédiction frappe les hommes qui ont commis des crimes sexuels.
— Tu l’as déduit par tes soirées de beuveries avec des soudards, je l’ai compris en parlant aux femmes de ces hommes. C’est très genré, comme manière de procéder, non ?
— C’est un très bon résumé. Pardon d’être vieux jeu, mais je n’ai pas envie de te laisser avec des semi orcs, ma chère magicienne aux pouvoirs troubles.
— Tu crois que j’ai besoin d’une barbare pour me défendre ?
— Non : j’aime le croire. Maintenant, tu veux bien enlever ta robe ? La malédiction attendra quelques « encore », murmurés à mon oreille. »
Le seigneur Moclun leur avoua le lendemain redouter qu’il s’agisse d’une vieille vengeance de sorcier pour avoir cessé de pratiquer les Cultes du Passé. Ni Ishtah ni Kadhan ne crût un instant à cette théorie de pacotille. Elles se doutaient bien que le dirigeant de cette province bouffie devait parfaitement savoir de quoi s’étaient rendus coupables les prétendus malades.
Elles eurent un triste rappel de la réalité en rejoignant leurs appartements et trouvant leurs servantes regroupées dans la cuisine autour de l’une d’elle, en pleurs. Elle revenait de la rivière, où elle était allée faire sa lessive, le matin même, quand un homme lui avait demandé son chemin. Elle avait sursauté en le voyant, elle ne l’avait pas entendu arriver. Il avait une voix rauque, à l’accent rocailleux, et la mine fatiguée. Ses vêtements, de bonne facture, étaient poussiéreux, comme s’il avait longtemps marché. Il portait une broche métallique en forme de cavalier noir. Elle lui avait répondu et il l’avait remerciée avec courtoisie avant de prendre la direction indiquée.
Elle remontait le chemin avec son panier quand un coup à la tête la fit tomber dans les buisson, étourdie. Elle sentit un poids l’écraser pour la maintenir au sol, elle tenta de crier, paniquée. Une gifle fit tournoyer devant ses yeux l’image de l’homme qui venait de lui parler. Plusieurs autres suivirent, jusqu’à ce qu’elle se taise, à moitié inconsciente.
Elle s’effondra en larmes dans les bras de la vieille gouvernante, hoquetant qu’elle préférerait mourir de honte que de raconter la suite.
Ishtah saisit Kadhan par le bras pour l’attirer dans la pièce voisine. Elle lut la même colère sur son visage que celle qu’elle sentait bouillonner dans ses veines. Il leur fallait cet homme. Si leurs hypothèses étaient fondées, il serait frappé par le mal dans peu de temps.
« Je pourrais remonter la source de magie avec cette ordure. Je m’occupe de la jeune fille. Tu pars, tu ne le tues pas et tu prends ça. C’est une pierre de téléportation. Je ne sais pas pourquoi je te donne ça. Tu n’en as pas besoin, tu es la fille de Conan et d’Yshynga mais fais attention, s’il te plaît. »
Kadhan posa ses mains sur le visage de la magicienne d’un geste étonnamment doux pour une barbare et l’embrassa avant de glisser la pochette avec la pierre dans sa ceinture.
Elle fila à cheval vers les lieux décrits par la jeune femme et remonta aisément la piste de l’homme, qu’elle devinait être un éclaireur de l’armée de Nécrolimbes, à l’emblème de Cavalier Spectral, jusqu’à un campement à quelques kilomètres. Elle suivit les déplacements des soldats avec la discrétion d’un animal. Elle ne tarda pas à repérer celui décrit par la servante. Il avait trois compagnons, ce qui ne représentait pas grand chose à trucider pour Kadhan, dans le pire des cas.
Des années plus tard, Kadhan enragerait toujours sur l’erreur qu’elle commit ce soir là, sans doute trop concentrée sur sa proie facile et l’esprit trop occupé à rêver au corps d’Ishtah sous ses mains. Elle ne perçut pas la tension qui envahissait l’air ni le silence étouffant qui régnait au bord de cette forêt aux arbres plusieurs fois centenaires.
Un grognement la tira de ses pensées. Elle bondit, épée en main, pour distinguer une bête sauter sur un des soldats, celui que Kadhan aurait dû mieux surveiller. L’homme revenait de buissons, à quelques mètres du campement, inconscient qu’il venait de savourer le fait d’uriner au clair des lunes pour la dernière fois de sa vie morose.
En un éclair, la bête fondit sur lui et le bâillonna d’une pâte griffue. Kadhan jura en reconnaissant une goule, de belle taille qui plus est. Elle enduit sa lame d’une pâte incapacitante et fondit sur la bête qui délaissa le soldat inerte pour esquiver la barbare. Elle s’observèrent en silence, guettant le moindre frémissement qui annoncerait une attaque. La goule fit claquer sa mâchoire garnie de plusieurs rangées de dents acérées, Kadhan serra son épée dans une posture guerrière. La goule serait la première à bouger, elle le sentait. Ses compétences de barbare ne la trahirent pas. La créature bondit, si vite que Kadhan eut à peine le temps de s’écarter, laissant son épée entailler la goule au flanc. Le bête rugit et lacéra le torse de la barbare d’un revers de griffes. Kadhan eut la présence d’esprit de rouler sur le côté, évitant un second coups de justesse. Les yeux rouges de la créature luisaient de haine. Elle lécha le sang qui avait giclé sur son visage déformé et feinta la garde de Kadhan d’un bond trop rapide pour la barbare étourdie par sa blessure. Les griffes de la bête traversèrent la chair de son épaule gauche avant qu’elle ne puisse esquisser un geste de défense, la clouant au sol. Mais son autre main, elle, avait été assez rapide pour lever son épée et la planter en travers de la créature.
Or, le sang ne gicla pas. Le hurlement de défaite que Kadhan attendait ne vint pas. Au lieu de cela, elle sentit sa raison vaciller en voyant la bête se métamorphoser en une femme à la chevelure d’un noir de jais et aux yeux plus sombres que la plus épaisse des nuits. Une aura obscure ondulait autour d’elle comme un voile vers une autre dimension. Elle sourit à la barbare couverte de sang, un sourire où l’on distinguait des canines longues et pointues. Un frisson de terreur parcourut Kadhan. Blessée, elle avait peu de chances contre une vampire de cette puissance. Sans quitter la créature des yeux, elle glissa une main dans sa ceinture pour en extraire des boules incendiaires et les lui jeter à la figure.
Bien plus tard, elle mit sur le compte de l’épuisement et de la douleur, le fait d’avoir jeté la pierre de téléportation au visage de la vampire et non les boules incendiaires. Ishtah se manifesta immédiatement, vêtue d’une chemise de nuit et les cheveux en bataille. La vampire et Kadhan eurent le même mouvement de surprise, pour des raisons différentes.
Ishtah, elle, se précipita vers la barbare sans même un regard pour la femme à quelques pas. Elle étouffa un cri devant les blessures de son amante et chercha une potion de soins en tremblant, au bon endroit dans sa ceinture. La barbare la but lentement, incapable d’articuler le moindre son. Elle serra doucement la main de la magicienne quand elle se pencha contre elle pour l’embrasser. Elle sentit la douleur refluer, emportée par les effets de la potion et du baiser d’Isthah.
« Excusez-moi… »
La magicienne se retourna, prête à faire déferler les arcanes des savoirs occultes qu’elle contrôlait à la perfection sur celle qui avait mis Kadhan dans cette état. Elle écarquilla les yeux devant l’élégante vampire qui se tenait devant elle. Alukah, descendante directe de Lilith, la femme originelle, mère de tous les démons. La magicienne s’inclina, conscience de ne pouvoir rivaliser avec les pouvoir d’une démone.
« Je n’ai absolument pas l’intention de vous tuer. J’ai un peu trop joué mon rôle de goule avec toi, barbare, mais j’ai assez de talents pour te guérir tout de suite. Et toi, magicienne, puisse ton existence permettre à nos rites de perdurer à travers les âges.
— Ça veut dire que j’ai embroché une démone ? Je peux m’évanouir tranquille. »
Quand Kadhan revint à elle, les trois femmes se trouvaient dans une cabane confortable au beau milieux d’une immense forêt. La démone avait jugé préférable de les téléporter vers une dimension paisible et inaccessible au commun des mages.
« Donc pour être claire avec vous : je n’ai jamais voulu vous nuire. J’ai décidé d’aider un peu les femmes en nourrissant ma soif de sang sur les criminels sexuels. C’est aussi simple que ça. Et en temps de guerre, j’ai de quoi me nourrir.
— C’est tout à fait louable et nos codes d’honneurs respectifs ne nous autorisent pas à nous mettre en travers d’une cause qui nous semble juste.
— Et nécessaire.
— Merci, Kadhan, fille d’Yshynga. Merci, Ishtah, fille de Carcosa.
— Et comment on empoche l’or, maintenant ?
— Je vous donne la tête d’un vieux sorcier sans intérêt, vous la livrez. Vous prenez la récompense et je change de région. On reproduit la petite affaire autant de fois que nécessaire. Je compte aller sévir du côté des Hobbits.
— Tu te nourris et tu fais le ménage chez les violeurs, on gagne de la réputation, de l’or, des objets magiques…
— Des hobbits ?
— Oui, barbare. Les agresseurs ne sont pas toujours des soudards bourrés. Il y a tellement de bons garçons et de gentils pères de famille. En plus les hobbits ont de la bonne herbe à fumer.
— Je dis oui aussi. J’aime bien avoir une partenaire de quêtes, même si ça m’éloigne des charmes de demoiselles inconnues rencontrées au détour d’un auberge.
— Qui a dit que ça t’en empêchait ? Je sais faire la différence entre une aventure d’un soir des sentiments que l’on tait, alanguie dans des bras aimants.
— J’ai une question, d’ailleurs. Vous êtes un couple ouvert ? »





Merci, Élise. J’ai relu la nouvelle de Tara avec le même plaisir particulièrement jouissif. 😍